Il y a plusieurs manières de découvrir un pays. La poésie permet d’approcher ce que les événements et les grands discours laissent parfois hors champ : une sensibilité, une manière d’habiter le monde, des désirs, des contradictions. Avec Iraniennes – 155 poétesses de notre temps, les éditions Bruno Doucey proposent une rencontre avec une multitude de voix féminines. Établie et traduite par Farideh Rava, préfacée par Rima Abdul-Malak, cette anthologie couvre une période allant des années 60 au début de l’année 2026.
Sa structure chronologique donne un fil à cette traversée. Elle permet de découvrir les autrices dans une continuité, de situer leurs paroles dans le temps et de percevoir ce qui se transmet ou se transforme d’une génération à l’autre. On peut ainsi suivre le livre dans son ordre, prendre le temps de cette progression, puis revenir vers une voix qui nous a particulièrement retenus.
L’un des intérêts du volume tient également à ses sections bilingues, où le persan accompagne le français. Pour les lecteurs qui connaissent les deux langues, elles permettent de passer de l’une à l’autre et d’apprécier les choix de traduction. Pour ceux qui ne lisent pas le persan, la présence du texte original rappelle que ces mots ont d’abord une autre forme, une autre musique.
Iraniennes assume pleinement sa forme d’anthologie : deux ou trois textes au maximum par autrice, une place brève accordée à chacune, et beaucoup de portes ouvertes. Ce choix favorise la découverte. Le lecteur n’y cherchera donc pas une connaissance approfondie de chaque œuvre, mais des points de départ pour de possibles futures lectures.
Cette diversité est précieuse. Réunir autant de poétesses permet de ne pas faire reposer sur quelques noms la représentation de toutes les femmes d’un pays. Chaque autrice mérite d’être rencontrée pour sa manière propre de regarder, de dire et de construire un poème. Même lorsque l’histoire collective pèse sur les paroles, elle n’en épuise jamais le sens.
C’est aussi une belle façon d’aborder la poésie lorsqu’on souhaite lire régulièrement sans nécessairement s’engager dans un long recueil. Quelques pages suffisent pour une première rencontre. On peut s’arrêter, laisser un texte travailler en soi, reprendre le lendemain. Et noter les noms vers lesquels on voudra revenir. Une anthologie réussie donne envie de prolonger la lecture au-delà de ses propres pages et ici, il y a du choix. Rares sont les anthologies contemporaines donnant accès à autant d’écrivains.
Enfin, ce livre prend une résonance particulière lorsqu’on se rappelle la place immense de la poésie en Iran. Elle dépasse largement le hobby de quelques personnes isolées : elle appartient à une culture nationale profondément partagée, qui traverse les générations et les milieux sociaux. Les poèmes de Hâfez, Khayyam, Saadi ou Rumi occupent une place familière dans de nombreux foyers ; le soufisme et le zoroastrisme représentent des mouvements spirituels invitant à la connexion avec le divin et la beauté contenue dans chaque chose, la récitation poétique accompagne notamment les réunions familiales de la nuit de Yalda. Sans supposer que chaque Iranien soit féru de poésie, on peut parler d’un véritable patrimoine vivant, transmis et pratiqué bien au-delà des cercles littéraires. Lire ces poétesses, c’est rencontrer les voix contemporaines d’un pays ainsi qu’une poésie féminine vivant sous le joug d’un régime dominé par les hommes et la religion.
M.D.K.
Sources : Éditions Bruno Doucey (présentation et couverture), Encyclopædia Iranica, UNESCO – Yaldā/Chella.
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