Poème : Vie et Mort

Un trois-mâts sur une mer déchaînée, éclairé d’une lumière dorée dans l’esprit de Turner.

à Arthur Rimbaud, pour Évelyne B.

Mes pieds s’en vont à travers la lande parfumée
Ma tête baignée de mille images stériles
Sur une branche ploie le nombre des années,
Mais ne sois pas naïf : l’arbre solide ne rend pas l’homme moins fébrile.

Tu pourras choisir cependant ton lit mortuaire,
Tandis que le soleil continuera chanter : « Je brille ! »

Sur la terre, retournée par les bêches, aride,
Vie et Mort, comme deux vieux amis sans âge,
Mêlent le vin à l’accolade, à la veille du transfert
De ton corps dans la chambre funéraire ;

Mais ton âme !

Comme ce tas de feuilles volantes, ne connaîtra pas le deuil ;
Ira donner naissance à bien d’autres vains esprits,
A bien d’autres bourgeons verts,
Ira bleuir le ciel de méthylène,
Et frapper l’enclume aux rythmes d’autres enfants sages,
A l’oreille d’autres forgerons.

Dispersé et fécond, distillé en mille essences et flacons,
Tu trouveras dans le sein de la nuit,
Qu’il n’y a pas de repos pour ceux-là
Qui dorment d’un sommeil trop profond.

Et remis de tes peines terrestres,
La stase de ton esprit, servira d’engrais
Aux autres générations.

Dissous, Lumière ; mon âme et son travail !
Et remets-la à l’Enfer ! Au soleil jaune du mourir !

A la Taverne, à l’éther, aux marins,
Aux nuages, aux grands serpents avaleurs de navires,
Aux poissons !

Fais-moi tremper le crâne dans les grands fonds obscurs,
Fais-moi sillonner les failles qui lézardent le mystère,
Fais-moi flatter l’encolure de l’abysse,
Fais-moi goûter à l’Azur de nos rêves ;
Et trouver à l’énigme d’autres énigmes,

Remets ma flamme aux torpeurs d’hiver,
Et laisse-la voguer,
Comme un de ces lampions sur des flots incendiaires.

Remets ma peau dans sa ferveur d’antan,
Et redonne-lui son teint de roseau,
Aux rivages fertiles !

Remets mes nerfs en pelotes pesantes,
Prêtes à jaillir en éclairs irisés,
En marsouins fous de joie !

Remets mes yeux comme des billes rondes,
Reflets de planètes, de corps insoupçonnées :

Des terres brunes comme un pelage de désert,
Des terres lunes où l’on peut accoster,

Des terres vertes comme des flots souillés,
Des terres lâches comme des corps vieillis,

Des terres messages dans le ciel étoilé,
Des terres massages pour les voyageurs lassés,

Des Terres de Sienne comme un tableau de peintre,
Des Terres de trait pour faire hâler les poètes !

Enfin,

Remets mon cœur à l’océan,
Et laisse-moi baigner, tremblant,
Dans le terrible et vaste poème de la mer !

M.D.K.

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